vendredi 3 août 2007

Witeclive - Blanche-côte : une transition linguistique

Vieille campagne aux
environs d'Evreux.


De nombreux nom de lieux (aussi appellés toponymes) normands nous viennent de colons germaniques. Ils indiquent ainsi les zones où l'influence de la langue norroise a été la plus forte. Nous allons ici nous interesser à Witeclive, un ancien vignoble de l'Eure connu aujourd'hui sous le nom de Blanche-côte. Cette transition linguistique a peut-être quelque chose à nous révéler. Dans un premier temps, nous observerons la date de ce changement toponymique. Dans un deuxième temps, nous verrons en quoi cette transition ce démarque des autres. Enfin, dans un troisième temps, nous étudierons les éléments que nous suggère cette transition.

Blanche-côte est un vignoble de saint-Michel-d'Evreux, commune située entre Evreux et Barneville-sur-Seine. Grâce aux chroniques ducales et royales, nous savons que ce vignoble était autrefois connu sous le nom de Witeclive. La question est maintenant de savoir à quelle période de l'Histoire ce changement toponymique à eu lieu. Car en effet, un changement toponymique indique très souvent un tournant dans l'histoire d'un village, ou même d'une région. Il est cependant difficile de dater précisément un tel changement toponymique. Toutefois, la dernière allusion trouvée au nom de Witeclive est une terre de cette région précise et qui aurait appartenu à Henri II lui-même. Ainsi, la transition linguistique de Witeclive à Blanche-côte serait postérieur au 12è siècle. Evidemment, ce changement toponymique est peut-être encore plus tardif, mais nous n'en avons pas la preuve formelle. De tels changements sont très communs. Pourtant, celui-ci se démarque fortement des autres, et pourrait peut-être nous révéler quel tournant a bien pu en être la cause directe.

Effectivement, de telles transitions ne sont pas rares en Normandie. Nous pouvons ainsi citer Doville dans le Cotentin, autrefois appellé Escaleclif. Ce genre de transition indique souvent un changement dans l'histoire d'une ville : une reconstruction, une passation de pouvoir, une demande touristique, etc... On peut par exemple citer Oslo, qui après une incendie survenu au 17è siécle, fut reconstruite et rebaptisée Christiania. Le cas de Witeclive est particulier puisque malgré ce changement, le contenu sémantique est resté le même. En effet, Wite vient du norrois hvit qui signifie blanc, et clive vient de klif qui signfie côte. Contrairement aux autres toponymes qui ont radicalement changé, Witeclive a gardé la même signification dans sa nouvelle appellation : Blanche-côte. Le toponyme n'a fait que passer d'une langue à une autre. Quel peut donc être le tournant illustré par cette transition linguistique? Comment se fait-il qu'un toponyme germanique à pu passer à une langue romane sans perdre son contenu sémantique?

Tout laisse supposer que ce changement toponymique est le reflet-même d'une transition linguistique au sein de la population locale. Comment expliquer cette "traduction" du toponyme sinon du fait que le nom d'origine n'avait pas encore perdu son sens à l'oreille de la population. Ainsi, cette transition serait peut-être le passage d'une population locale majoritairement germanique, à une population majoritairement romane. Sinon pourquoi un tel changement pour ce qui n'est qu'un vignoble? Evidemment, le 12è siècle parait être une époque tardive pour la haute-Normandie . Pourtant, il n'est pas impossible qu'une population germanique ait survécu jusque là. Même si les textes n'en font pas états, il est pensable qu'une langue descendant du norrois ait pu survivre à l'état de patois. Les textes font effectivement mention d'une minorisation au sein de millieux urbains (Rouen), mais il n'existe en réalité aucune référence précise au millieu rural. Nous savons que le bessin et le Cotentin furent peut-être les dernières régions germanophones. Mais, là encore, les textes font surtout référence à bayeux. Si bien qu'il est tout à fait plausible qu'une langue scandinave ait perduré jusqu'au 12-13è siècle au sein des campagnes de haute-Normandie, en passant donc totalement inapercu aux yeux des intellectuels. Il faut en effet noter, que l'interêt porté aux campagnes et aux patois ne naîtra qu'entre le 18è et le 19è siécle. Nous en sommes donc encore loin.

Pour conclure, le changement toponymique de Witeclive en Blanche-côte au 12-13è siècle semble indiquer un tournant majeur dans l'histoire du pays. Du fait de la conservation anormale du contenu sémantique, on peut supposer que ce changement n'est en fait rien d'autre qu'une transition linguistique au sein de la population. Mais encore une fois, il s'agit d'une des régions normandes les plus au contact avec la population romane.

jeudi 2 août 2007

Enguehard : le témoignage d'un anthroponyme

Nécropole norroise de
Réville (basse-normandie).


Lorsqu'une langue meurt, elle laisse des traces dans la toponymie (noms de lieux) et l'anthroponymie (noms de personnes). Ces derniers changent au fil des ans et finissent par se rapprocher de la langue dominante, masquant ainsi leur origine. Nous allons étudier ici un anthroponyme normand particulièrement bien conservé : Enguehard. Ce nom pourrait être le témoignage d'une langue germanique encore parlée au 15è siècle, date à laquelle les patronymes normands furent officielement fixés. Nous allons tout d'abord voir en quoi ce nom diffère des autres noms normands d'origine germanique. Nous observerons ensuite sa graphie particulièrement conservatrice. Enfin, nous remarquerons les zones où ce nom est majoritairement porté.

Certains patronymes normands ont conservé leurs origines germaniques, plus ou moins apparentes. C'est notamment le cas de Aumond (ásmundr), Havard (hávarðr), Torchetil (þorketill), etc... En revanche, on remarque que la grande majorité résulte de prénoms scandinaves. Ce sont les enfants de Hávarðr qui ont pris le nom de leur père comme nom de famille. Ainsi, malgré une origine germanique, cette transmition du patronyme marque une cassure avec la tradition germanique de l'époque. En effet, les noms de l'époque se formaient à partir du nom du père suivis de -sson (fils de). Les noms comme Aumond étaient donc au 15è siècle portés par une population certainement romanophone. Cependant, un nom se distingue des autres : Enguehard n'est pas issus d'un anthroponyme, il désigne une particularité ethnique. Ce type de patronymes, plus rare, était porté par les peuples germaniques. Ainsi, ce nom ne conserve pas seulement une sonorité germanique, mais une construction traditionellement germanique. Ce nom est l'exemple même de la conservation d'une tradition germanique dépassant les frontières normandes. Pourtant, cela ne suffit pas à affirmer qu'il était porté par une famille germanophone au 15è siècle. Nous allons donc voir en quoi sa graphie particulièrement conservatrice laisse percevoir une prononciation germanique.

Effectivement, comparé à des noms comme Aumond, Enguehard possède une graphie excessivement conservatrice. Ce qui saute premièrement aux yeux, c'est la paticule -hard qui revêt tout de suite des allure germaniques. Le fait qu'elle soit écrite dans sa forme complête pourrait laissé supposer qu'elle était encore prononcée "à la germanique", et pourtant, ce n'est pas l'élément le plus frappant. En effet, le -d a très bien pu être ajouté par analogie à des mots tels que soiffard, chauffard, etc... De même, le h a pu être utilisé pour séparer graphiquement le e et le a, comme dans compréhenssible. Même si ce -hard est particulièrement frappant, il faut garder en tête les élément ci-dessus cités. En revanche, le témoignage d'une prononciation germanique peut se trouver dans le en- de Enguehard. On sait que engue vient de engel (angle), tribu du Danemark. Mais étrangement, ce nom n'a pas pris l'orthographe anguehard. Pourtant, la voyelle nasale ã est toujours représentée an en français lorsqu'elle n'est pas issue du latin en ou in. Engue a donc pu être prononcé /ènegueu/? Nous ne pouvons encore l'affirmer. Mais l'archaïsme vient moins de l'orthographe que de la prononciation même d'une nasale. Effectivement, il faut souligner qu'à cette époque, la Normandie est sujette à une évolution linguistique particulière : les voyelles nasales non-accentuée se dénasalisent! Ainsi, Enguehard aurait du donner Eguehard, tout comme manger a donné mogi en dialecte normand, ou que entendre a donné etendre. Ainsi, la présence d'une voyelle nasale dans Enguehard laisse supposer qu'au 15è siècle, ce nom était encore prononcé selon la phonologie norroise, par une famille encore locutrice d'un patois tudesque. Pourtant, les textes ne mentionnent pas un tel patois!

Effectivement, on sait que les dernieres traces de la présence d'une langue germanique en Normandie se situent aux alentours du 12è siècle. Mais les écrits dans lesquels nous trouvons ce genre d'informations font principalement référence à la haute-Normandie, et même plus, à Rouen! On sait qu'au 12è siècle, des seigneurs parlaient encore uniquement norrois! Ce qui veut dire qu'ils vivaient encore au sein de communautés majoritairement germaniques, encore loin de perdre leur transmition linguistique. De plus, il s'avère que le Bessin et le Cotentin furent les dernières régions dans lesquelles subsistait un parler scandinave. Le Cotentin s'est même vu qualifié, au 12è siècle, de "semi-barbare". C'est justement au sein de ces deux régions que le nom Enguehard est le plus porté. Est-ce un hasard? Evidemment, tous ces arguments méritent encore d'être le sujet d'une polémique, mais il faut aussi prendre en compte le fait que les écrits ne mentionnent que trop rarement les patois s'ils ne sont pas associés à la grandeur des batailles. Pourtant, aux Orcades, une langue scandinave a pu survivre en passant quasiment inaperçu. Après tout, même à l'aire de la mondialisation, qui sait qu'il existe un patois normand? Cela a pu aussi être possible en Normandie, et c'est ce que des noms comme Enguehard nous suggèrent, derniers témoins de la petite histoire du peuple.

Pour conclure, il n'est plus de mentions historiques d'une langue scandinave normande après le 12è siècle. Pourtant, certains noms comme Enguehard se trouvent être les preuves d'une prononciation encore germanique au 15è siècle. Ces noms n'ont pas suivis l'évolution du normand. De quelle autre langue que le norrois auraient-ils pu suivre l'évolution dans ce cas?

dimanche 8 juillet 2007

Les Noms des seigneurs normands

Le nom de Guillaume Le conquérant est ici
inscrit dans sa forme d'origine: Willelm.


Richard, Rollon, Guillaume... Ces noms, malgré qu'ils soient normands, ne résonne pas comme des noms scandinaves. C'est normal puisqu'ils ont été francisés au cours des siècles. Voici comment ils s'écrivaient à l'époque où une langue scandinave était encore parlée par les Normands:

Rollon - Hrolfr
Guillaume - Willelm
Riouf - Herjolfr
Richard - Rikhard
Bernard - Bernhard
Astens - Hasting
Raoul - Radulfr

Il est à noter que certains, comme Adèle de Normandie, avait un nom roman et un nom norrois. Dans le cas présent, Gerlaug.
Ainsi, il serait plus juste d'appeler certains personnages de l'histoire normande sous le nom qui leur était donné à leur époque. On ne parlerait donc plus de Guillaume Longue-épée, mais de Willelm Langsverd.

Les Normands : un peuple autochtone et légitime

Image vulgarisée de l'Esnèque (drakkar).

Le peuple normand est bien souvent perçu comme un peuple de barbares bêtes et barbus pillant les ressources d'autochtones gallo-romains. Ces derniers sont alors vus comme les victimes de nos ancêtres. Le "retour" du peuple normand à la langue romane paraît donc normal et légitime. Cette version, vous la retrouverez dans la plupart des manuels d'histoires. Mais pour celui qui s'interessera un peu plus à la question, la vérité est tout autre... Nous allons voir que parallèlement au peuple breton, la population scandinave de Normandie est une population autochtone, et par conséquent qu'une langue scandinave à plus de légitimité que la langue française sur le sol normand.

Tout d'abord, nous allons faire la corrélation entre le peuple breton et le peuple normand afin d'illustrer nos propos. Contrairement aux idées reçues, le peuple normand naît déjà, au 4e siècle, des colonies saxonnes installées dans la région du Bessin. Les seuls populations étaient alors des troupes romaines barbarisées tentant de barrer la route au "Litus Saxonicum". C'est à cause de cette pression des Saxons vers l'ouest, notamment en Ile de Bretagne, que les Bretons viennent s'installer dans le nord-ouest de la France. Les peuples normands et bretons tels que nous les connaissont apparaissent donc en même temps et imposent tous deux de larges communautés qui formeront la majorité de la population. A l'aube des temps modernes, la nation normande parlait donc une langue germanique, tout comme la nation bretonne parlait une langue celtique. Pourtant, il paraît actuellement illégitime au peuple normand de parler une langue scandinave. Cela parce que des préjugés tenaces font des Romans la première population "normande". Non seulement cette affirmation est erronée, mais de plus, la Normandie fut sujette à d'autres flux de populations scandinaves.

Ainsi, les populations dont les villes sont pillées par les pirates au 9e siècle sont nullement romanes. Ce sont eux-même des scandinaves vivant depuis des générations sur ces terres, au sein de colonies indépendantes comme l'Otlinga Saxonica. Ces raids vikings permettent alors, même si cela s'accompagne de violences, de gonfler les communautés normandes. Les deux peuples partagent une langue commune sur de nombreux points. Si bien que Guillaume Longue-épée envoie sont fils apprendre le "Danois" à Bayeux, au sein d'une communauté majoritairement saxonne. Autre exemple, les textes mentionnent une colonie dans le sud-est du Cotentin rassemblant des populations à la fois norvégiennes et saxonnes. L'intégration des nouvelles populations se fait donc aisément. Des Danois, Norvégiens et Saxons vont même jusqu'à s'allier pour créer une révolte lorsque la basse-Normandie est cédée à Guillaume Longue- épée en 933. Ces nouveaux arrivants d'origines diverses s'intègrent donc parfaitement au sein de la population autochtone saxone, l'élargissement de la nation normande se faisant toujours dans le même cadre linguistique.

Au vu de ses éléments nous pouvons maintenant affirmer que le peuple envahisseur n'est pas le peuple normand, mais bien le peuple roman. C'est en 945 que le Roi de France décide d'envahir le pays de Caux à la suite de l'assassinat de Guillaume Longue-épée. Il profite en effet de cet instant de fragilité afin de soumettre une contré et une peuple indépendants depuis plus de 500 ans. Mais l'invasion n'est pas plus sur le plan militaire que sur le plan linguistique. Malgré une large indépendance des jarls normands, la Normandie n'en reste pas moins officielement duché du Royaume de France. Et c'est ainsi que bon nombre de seigneurs normands s'adaptent à la langue d'une population romane prenant sans cesse le pas sur la population normande. Car en effet, une relation seigneur-vassal reste, comme tout, basée sur la communication. Cette perte de la langue national n'est donc pas du à un choix, mais à un besoin. Besoin, dont la population bretonne n'a pas été sujette grâce à son isolement géographique. Mais malgré cette différence, le peuple normand reste le premier peuple de Normandie, et sa langue nationale sera toujours une langue scandinave.

Pour conclure, le peuple normand est, tout comme le peuple breton, un peuple autochtone de France. Même si actuellement, la langue vernaculaire de Normandie est le français, la langue nationale est indéniablement scandinave. Et tout comme pour le peuple breton, c'est aux Normands de réaffirmer la légitimité de leur identité. Le peuple francilien n'a pas le droit d'imposer son identité et sa langue aux autres peuples de France, qu'ils soient immigrés ou autochtones. Car c'est au travers de la différence que se forme l'identité personnelle et la relation à l'autre.

samedi 7 juillet 2007

Le Mora

Mora de la tapisserie
de Bayeux.

"Les Vikings installés en Normandie ont très vite oublié les arts et techniques de leurs pères".
Combien de fois avons-nous pu entendre ce genre d'affirmation non-fondée? Il est d'ailleurs resté marqué dans les esprits que les Vikings normands adoptèrent sans tarder le mode de vie des Francs. Seulement voilà, comme toujours il faut relativiser. Les Normands se sont certes adaptés à la culture franque, mais il subsistait toujours en Normandie quelques grands centres de la culture nordique qui permirent à bon nombre de traditions de survivre. A titre d'exemple, nous nous interesserons ici au Mora.

Le Mora est un navire de guerre normand alliant la technologie de l'Esnèque (drakkar) à quelques adaptations d'origine franque. Il conserve beaucoup de traits communs avec l'Esnèque: le profil, la tête de proue, le mat central rabattable, etc... Mais il est aussi plus large, plus stable et plus lent: beaucoup mieux adapté au transport de chevaux. Ce type de navire fut employé par Guillaume Le Conquérant lors de la conquête de l'Angleterre. Son nom vient d'ailleurs de celui du navire-amiral du duc. La longue tapisserie de Bayeux nous en décrit l'allure. Il est d'ailleurs interessant de noter que l'image vulgarisée du "Drakkar" nous vient du Mora normand et non des navires scandinaves dont l'image était encore trouble aux yeux des archéologues.

L'existance d'une telle technologie en Normandie remet en doute l'hypothèse de la perte du savoir-faire scandinave. Effectivement, une technique n'est pas une chose aisément maîtrisable. Les techniques navales comptent parmis les plus archaîques de notre monde, et même à notre époque, il est inconcevable de pouvoir reproduire une technologie oubliée avec autant de savoir-faire. La technologie de l'Esnèque était donc encore bien vivante dans la Normandie du 11e siècle. Son secret n'a pu se transmettre qu'à travers les générations, preuve qu'une transmition de savoir avait bien lieu entre la génération colonisatrice et la génération autochtone. Ne serait-il pas douteux de penser que cette transmition ne s'est effectuée qu'au sein du domaine naval? Pourtant, bon nombre considèrent encore le Normandie comme l'exemple d'intégration au millieu franc.

Pour conclure, le savoir-faire scandinave ne semble pas s'être perdu aussi rapidement que l'on croit. Même si les textes ne peuvent nous affirmer la transmition d'un savoir à travers les générations, certains éléments historiques et le bon sens nous portent à croire que la tradition scandinave fut encore longtemps bien vivante en Normandie. L'affirmation d'une Normandie intégrée au millieu franc semble encore sujette à débat.

vendredi 6 juillet 2007

Le Norvégien : langue de Normandie?

Logo de la jeunesse
néonorvégophonne.


Lorsque l'on parle d'un renouveau scandinave en Normandie, il se pose alors le problème de la langue. Quelle langue choisir pour représenter à la fois les diverses origines des Normands, et à la fois leur particularité commune? Nous essayerons d'apporter quelques éléments afin de définir quel idiome serait le plus approprié.

La langue la plus adaptée serait évidemment le Norrois puisqu'il est la langue la plus proche de celle que parlaient nos ancêtres. D'ailleurs, cette langue fut longtemps enseignée à Bayeux et reste encore de nos jours dans les programmes de l'université de Rouen. Le choix de cette langue serait donc parfaitement justifié. Mais il ne prend pas en compte certains problèmes: le Norrois est une langue d'une extrême complexité. Elle possède trois déclinaisons et sept conjugaisons. De plus, il ne nous reste de cette langue qu'une production littéraire bien loin de pouvoir nous décrire les nuances orales de la langue. Enfin, le fait de faire revivre une langue morte n'est pas des plus aisé car il nous prive de tous soutiens matériels ou moraux de la part d'autres pays. Par exemple, les ressources internet en Norrois sont inexistantes.
Il nous viendrait alors à l'esprit le choix de l'Islandais. Cette langue a en théorie très peu évoluée depuis le Moyen-âge, et serait donc apte à représenter notre peuple. Seulement, l'Islandais est une langue aussi complexe que le Norrois. Il est donc très difficile d'adapter une population à une langue peu facile à apprendre. De surcroît, l'Islandais est la langue d'un peuple qui n'est jamais allé en Normandie. Leur langue a donc moins de légitimité que d'autres langues scandinaves. En effet, la découverte de l'Islande est contemporaine à la colonisation de la Normandie. Nous avons donc les mêmes contrés d'origines, mais c'est bien la seule chose que l'Islande et la Normandie ont en commun.

Nous pouvons alors nous tourner vers la langue danoise. En effet, la colonisation de la Normandie semble avoir été effectuée en grande partie par une population danoise. De plus, les texte qu'il nous reste de cette époque décrivent la langue de nos ancêtres comme étant la "Daciscâ linguâ" (la langue danoise). Cette langue est donc à la fois liée à la Normandie et d'une structure simple à apprendre. Notre choix pourrait donc se porter sur elle. Mais comme toujours, il y a un bémol: choisir la langue danoise serait comme ignorer les populations saxonnes et norvégienne qui furent pourtant plus résistantes à l'invasion franque. De plus, ce qui est décrit comme étant la "Daciscâ linguâ" peut tout aussi être du danois que du Norvégien. Effectivement, le monde nordique n'était encore qu'à ses prémisses, et le Danemark semblait en être l'état le plus puissant, imposant donc son dialecte comme norme. Le choix du Danois comme langue de Normandie ne semble donc plus aussi justifié. Il présente quelques inconvénients comme la mis en retraite d'une grande part de la population normande.

Le dernier choix qu'il nous reste est alors celui de la langue norvégienne. Evidemment, celui-ci présente le même problème que la langue danoise. C'est à dire, qu'il ne pourrait représenter qu'une faible partie de la population normande. Mais les avantages viennent largement compenser ces quelques défauts. Premièrement, la langue norvégienne est le carrefour des langues scandinaves. C'est à dire qu'elle possède certaines formes qui se rapprochent du Suédois, d'autres du Danois, et d'autres de l'Islandais. La variété de ses dialectes est donc une richesse de formes aptes à représenter la diversité normande. De plus, prendre le norvégien comme langue normande serait aussi renouer avec des racines communes à tous les Normands: Rollon venait de Møre og Romsdal, une région de l'actuelle Norvège. Il faut aussi savoir que les colonies norvégiennes furent les plus résistantes face à la francisation de nos terres. Enfin, cette langue est déjà enseignée dans deux lycées de Normandie, à Rouen et à Bayeux. Il serait donc malin de profiter de cette reconnaissance de l'identité scandinave normande en prolongeant cette lancée. Le choix du Norvégien semblerait donc le plus approprié quant à la représentation de la nation normande.

Pour conclure, le choix de l'Islandais et du Norrois semble être mal indiqué, car ces deux langues présentent des difficultés trop importantes pour être enseignée à grande échelle. De même, la langue danoise ne semble pas être adaptée car elle ne représente qu'une partie de la population normande. Enfin, le Norvégien semble tout indiqué car il a déjà réussi à s'imposer dans la sphère de l'éducation nationale. De plus, il présente une variété de parlers qui sont le carrefour du monde scandinave. Sa diversité semble être tout à fait apte à représenter le monde normand, pourvu qu'une forme définie et commune finisse par en émerger.

jeudi 5 juillet 2007

Une langue germanique en Normandie

Cette carte ne prend pas en considération
les établissements saxons du Bessin.


Vous trouverez dans la plupart des ouvrages qui survolent vaguement l'histoire de la Normandie, des gens pour dire que la langue importée par nos ancêtres scandinaves n'a guère survécu plus de 100 ans sur nos terres. C'est une erreur énorme qui vient souvent d'une méconnaissance de la linguistique. Je m'en vais vous montrer qu'une langue germanique a été parlée en Normandie pendant près de 1000 ans.

Tout d'abord, il faut nous défaire d'un important préjugé: les Scandinaves ne sont pas les seuls peuplades germaniques à s'être installées en Normandie. Les Saxons l'avaient fait déjà bien avant. Au 4e siècle, de nombreux Saxons continentaux viennent s'installer en Normandie. Si bien que les latin appelent le nord de la Normandie: le "littus saxonicum" (le littoral des Saxons). Ces derniers sont rejoints au 6e siècle par d'autres Saxons venus, cette fois-ci, d'Angleterre et recherchant des terres à cultiver. C'est à cette époque que l'on entend parler de l'Otlinga Saxonica et de l'Otlinga Harduini, deux colonies saxonnes importantes et plus ou moins autonomes qui sont installées dans les environs du Bessin et du Cotentin. Ce n'est qu'après la création de la "Normandie" que ces deux colonies se fondent en cette dernière.
Ces données sont parfaitement connues des historiens, et ces derniers ne nous les cachent absolument pas. En revanche, il existe un élément supplémentaire très souvent homis. C'est que la langue saxonne de cette époque est très semblable au Norrois qu'importeront ensuite les Vikings. Si bien que l'intercompréhension était très facile entre ces deux peuples. Ainsi, l'intégration des nouveaux venus sera extrêmement aisée dans ces contrés à majorité saxonne.

En effet, dès le 9e siécle une nouvelle vague de peuplement flatte les côtes normande. Celle-ci est bien connue des livres scolaire... C'est l'arrivée des Vikings. De nombreux scandinaves viennent s'établir en ces terres saxonnes. C'est par exemple le cas de Hasting, un chef pirate, qui offre ses services au roi des Francs. Mais ce n'est qu'après l'arrivée de Rollon que l'on peut parler d'une véritable colonisation. De nombreux scandinaves arrivent du Danemark, de Norvège, et même de Suède afin d'obtenir des terres, et gonflent ainsi les populations saxonnes déjà installées. Il est à noter que la plupart des Danois colonisent le Pays de Caux et le Bessin, tandis que les Norvégiens ont plus tendance à choisir le Cotentin. Toujours est-il, et c'est là que les historiens ont raison, que la langue danoise parlée en haute-Normandie tend à perdre de ses locuteurs à peine au bout de 100 ans. C'est d'ailleurs pour cela que Guillaume longue-épée, fils de Rollon, décide d'envoyer son successeur, Richard, à Bayeux afin qu'il y apprennent la langue de ses ancêtres, encore très vivace en basse-Normandie. Richard fera d'ailleurs la même chose pour ses enfants. Le plus important à noter n'est donc pas le recul de la langue danoise, mais le désir de la préserver. La disparition d'une langue est un phénomêne naturel non contrôlable. C'est le désir de la conserver qui dénote d'un choix et d'une réaction humaine. Ainsi, même si le danois se perd plus vite en haute qu'en basse-Normandie, le désir de son peuple de préserver le souvenir de ses origines n'est pas moins grand. La préservation de l'identité nationale allait maintenant reposer sur la basse-Normandie seule.

Au 10e siècle, la souveraineté de Guillaume longue-épée, jarl des Normands, est remise en cause par les colonies norvégiennes, danoises et saxonnes de l'ouest normand. Ces dernières lui reproche de mener une politique trop calquée sur le modèle franc. Elles se réunissent alors sous la bannière de Herjolfr qui mène une armée contre Rouen, où siège le pouvoir normand. Cette révolte est pourtant étouffée et la Normandie reste sous le pouvoir de plus en plus francisé de Guillaume. Ainsi, ce dernier impose la religion chrétienne à son peuple alors que les colonies du Bessins sont encore réticentes. Réunies autour de Bayeux, elles forment un noyau norvégo-saxon qui a encore pour usage une langue et des croyances germaniques. Beaucoup d'historiens arrêtent cette époque comme la dernière à laquelle est parlée la langue norroise en Normandie. Pourtant, les "hommes du nord" sont encore majoritaires dans cette région. Leur langue n'est donc pas immédiatement menacée. D'ailleurs, un texte atteste qu'au 11e siècle un comte normand se rendant en Sicile se serait excusé de ne pas parler la langue des "Franks". Il faut savoir qu'à cette époque, le duc de Normandie parle le Roman. L'idiome germanique est donc, excusez m'en l'expression, passé de mode. Hors, ce sont toujours les classes supérieurs de la société qui s'adaptent à la situation linguistique du pouvoir central. Ce seigneur normand devait donc baigner dans un millieu à majorité germanique. Il faut donc compter 100 ans avant que la langue disparaisse du millieu noble, 100 ans de plus avant que la langue ne disparraisse du millieu urbain, et encore 100 ans avant qu'elle ne disparaisse totalement de l'isolement des campagnes. Nous arrivont donc théoriquement jusqu'au 14e siècle. Il est a noter qu'une langue scandinave, le norn, a été parlé dans les îles Shetland et Orcades jusqu'au 18e siècle en passant presque totalement inapercu. Ce qui nous laisse encore quelques doutes quant à la disparition totale du norrois au 14e siécle. mais cet élément est beaucoup trop théorique pour être pris en compte.

Pour conclure, en ajoutant des éléments linguistiques, on sait qu'une langue germanique a été parlée en Normandie du 4e au 14e siécle, soit pendant 1000 ans. Un millénaire entier durant lequel le peuple normand a pu conserver ses racines. Aujourd'hui, il ne reste plus que le souvenir de ses origines. mais on sait que certaine régions de Normandie furent plus longtemps germaniques qu'elle ne furent romanes. C'est un argument qui donne suffisament de légitimité à un renouveau culturel scandinave en Normandie.